Mon oeuvre sera moins sociale que scientifique. Balzac à l'aide de 3.000 figures veut faire l'histoire des moeurs; il base cette histoire sur la religion et la royauté. Toute sa science consiste à dire qu'il y a des avocats, des oisifs etc. comme il y a des chiens, des loups etc. En un mot, son oeuvre veut être le miroir de la société contemporaine.
Mon oeuvre, à moi, sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la race modifiée par les milieux. Si j'accepte un cadre historique, c'est uniquement pour avoir un milieu qui réagisse; de même le métier, le lieu de résidence sont des milieux. Ma grande affaire est d'être purement naturaliste, purement physiologiste. Au lieu d'avoir des principes (la royauté, le catholicisme) j'aurais des lois (I'hérédité, I'énéité). Je ne veux pas comme Balzac avoir une décision sur les affaires des hommes, être politique, philosophe, moraliste. Je me contenterai d'être savant, de dire ce qui est en en cherchant les raisons intimes. Point de conclusion d'ailleurs. Un simple exposé des faits d'une famille, en montrant le mécanisme intérieur qui la fait agir. J'accepte même l'exception.
Mes personnages n'ont pas besoin de revenir dans les romans particuliers.
Balzac dit qu'il veut peindre les hommes, les femmes et les
choses. Moi, des hommes et des femmes, je ne fais qu'un, en admettant
cependant les différences de nature et je soumets les hommes et les femmes
aux choses.
Émile Zola: Différences entre Balzac et moi (1869)