Quels sont les critères du projet réaliste? Les études sur l'école romanesque du XIXe siècle, comme les études sur les rapports du langage et de la réalité, ou l'histoire de la Mimésis depuis la Poétique d'Aristote, nous aident à en cerner empiriquement les grandes lignes. Pour Auerbach, l'un des scrutateurs les plus attentifs de ce concept de réalisme, et que nous suivrons dans la plupart de ses conclusions théoriques, le projet réaliste se caractérise par la volonté:
a) d'être sérieux;b) de mêler les registres stylistiques;
c) de n'exclure la déscription d'aucune classe sociale, d'aucun milieu, d'aucune catégorie socio-professionnelle;
d) de soumettre le texte au procédé dominant de l'hypotaxe, procédé que l'on peut définir de façon très large comme la mise en oeuvre de tout ce qui vient souligner la lisibilité, la cohérence et la cohésion logico-sémantique interne du récit (répétitions, annonces, procédures de désambiguïsation diverse, rappels, etc.);
e) d'intégrer l'histoire des personnages dans le cours général de l'Histoire contemporaine.
Nous ajouterions, pour notre part, en considérant la spécificité du projet zolien:
f) la volonté de décrire exhaustivement le réel (ce qui nous obligera à tenir compte de cette forme, de cette `figure' stylistique particulière, qu'est la description), un réel considéré de surcroît comme `milieu agissant sur l'individu';Le réalisme est donc, à la fois une linguistique (le mot, la forme est subordonné à l'idée), une esthétique (celle de la Mimésis, de la transparence au réel, du vraisemblable référentiel), une philosophie (une théorie de la personne détérminée et influencée par l'action des milieux) et une méthode de travail.g) la volonté didactique de transmettre une certaine information (un certain savoir) objective (`vraie', `vérifiable', authentifiée par des garants, etc.) au lecteur, donc en considérant dans le texte même des marques ou un commentaire, implicite ou explicite, destiné à donner des `garanties' au lecteur sur la Vérité du savoir asserté;
h) la confiance accordée à une méthode de création aux protocoles soigneusement régis, et fixés à l'image de méthodes appartenant à d'autres champs du savoir (la médecine, la chimie, l'anthropologie); i) une conception, souvent implicite, de la langue comme nomenclature (une chose = un mot), et de l'écriture comme pure transparence au réel et au document qu'elle est chargée de véhiculer.
Philippe Hamon: Le Personnel du roman: le système des personnages dans les Rougon-Macquart d'Émile Zola (Geneva: Droz, 1983) pp.28-9