Mikaël Jamin
Pour tout étranger apprenant la langue française, il est très difficile de
réaliser à quel point la différence est grande entre le français appris à
l'école et le français entendu dans la rue. Certains, ne reconnaissant
que quelques mots seulement seraient tentés de penser qu'il ne s'agit pas
du même langage.
C'est pourquoi, dans l'étude d'une langue vivante, il est très important,
(surtout pour des spécialistes), d'en connaître tous les aspects.Les mots
grossiers ou les insultes, même s'ils ne sont pas «standard», corrects
en bonne société, sont cependant employés par une majorité de français
et méritent en cela d'être étudiés.
L'objectif de ces notes sera donc d'aborder deux aspects du français
actuel, l'argot et le verlan. Pour illustrer notre sujet, nous utiliserons
des extraits du film La Haine, de Mathieu Kassovitz qui regorge
d'exemples concrets d'argot et de verlan. Nous essaierons d'expliquer
comment, quand et pourqouoi ils sont utilisés et peut être pourrons nous,
nous aussi, essayer de prendre des libertés avec la langue française en
jouant un peu avec elle. Mais d'abord quelques éclaircissements par le
biais de questions:
Péter signifie to burst ou to fart et un max
est l'abbréviation d' . Le français correct pour cette
phrase serait: il crâne. L'utilisation de l'argot ici est motivée
par une recherche d'imagerie, une mise en valeur de la phrase en utilisant
des mots riches en valeur humoristique.
Notez que le mot zicmu est devenu un mot a part entière puisqu'il a
sa propre orthographe. Nous verrons par la suite que les rêgles de
fonctionnement du verlan ne sont pas si simples.
2)Pourquoi l'argot et le verlan se sont -ils autant développés en
français?
La langue française a connu de nombreuses périodes de dévelopement (la
rennaissance en est une) et de restriction (le classicisme, par exemple).
L'argot est issu de la grande soif de liberté linguistique du vingtième
siècle (voir les Surréalistes et leurs successeurs),mais a beaucoup été un
phénomène working class. L'argot a toujours été la langue des
bistrots ouvriers parisiens, auxquels bons nombres de films des années
cinquantes et soixantes font réference et en ont propagé l'usage à travers
la France.
Le verlan est aussi un phénomène parisien mais celui des banlieues. Paris
a toujours été un mythe pour les français et beaucoup de nouvelles modes
s'y sont dévelopées. Les autres pays ne connaissent pas la même
«centralisation urbaine» et n'ont donc pas le même dévelopement
linguistique. L'outil audio-visuel a beaucoup accélérer ce phénomène
d'adoption par la province de toute nouveauté venue de Paris.
3)Quelle est la particularité du verlan par rapport aux autres jeux de
langage?
Le verlan a toujours existé en France et dans d'autres pays, mais ce qu'il
y a de particulier chez lui , c'est qu'il est à l'origine un code, un
langage secret connu et utilisé seulement par des initiés pour diverses
raisons, (identité de bande, pour ne pas être compris par toute autorité,
trafic de drogues); or c'est un langage qui s'est propagé aux autres
classes de la société et fait partie de la langue parlée par une majorité
de gens aujourd'hui, (surtout par les jeunes), à tel point que certains
mots figurent même dans les dictionnaires les plus récents, (ex:
keum, keuf pour mec, flic respectivement).
4)Le verlan, comment ça marche?
Le verlan n' est pas seulement une simple inversion de syllabes, car il
faut que le mot «sonne» bien à l'oreille de celui qui le produit ou de
celui qui l'entend. Il y a en gros trois «rêgles» ou plutôt trois
possibilités:
b) inversion et rajout d'un autre son:
c) suppression de la voyelle finale d' un mot déjà
inversé:
Les quatre différentes étapes citées plus haut correspondent souvent à
différentes périodes où chaque prononciation était à la mode.
Un mot peut aussi être "reverlanisé":
5)Pourquoi le verlan connaît-il des modes?
N'oublions pas que le verlan est un phénomène de banlieue et un langage
secret de bandes. Lorsqu'un mot en verlan passe dans les autres couches
de la société, il perd son statut de rebellion contre celle-ci. Il faut
donc le réencoder, le «reverlaniser» pour être le plus méconnaissable
possible des «bourgeois» ou de la police.
C'est la raison pour laquelle certains mots en verlan peuvent être
prononcés différemment selon le quartier d'où l'on vient, la bande à
laquelle on appartient:
6)Quand utilise-t'on le verlan? Quand utilise-t'on l'argot?
Comme vous avez pu le constater dans La Haine, l'utilisation du
verlan n'est pas constante. Seuls quelques mots ou expressions dénotent.
En revanche, l'argot y est très fréquent.
Le verlan n'est pas une langue à part entière, mais plutôt un moyen de
mettre en valeur certains mots. Par contre, l'argot est un langage, une
façon de parler et peut s'appliquer à toutes les phrases. En bref, on peut
tout «argotiser», mais on ne peut pas tout «verlaniser». Attention
cependant aux expressions argotiques: elles connaissent le même phénomène
de mode que le verlan.
Dans le film La Haine, une scène du script a été retirée: lorsque
les trois héros se rendent à l'exposition de peinture, ils sont abordés
par un jeune «branché» (trendy) qui essaie «d'être dans le coup» et de
parler comme eux. Il les accoste en disant «yo» comme les rappeurs
américains, mais par là même, montre le décalage social qui le sépare de
Vinz et ses amis.Il utlise un mot accepté et reconnu par toutes les
tranches de la société et trahit ainsi son origine, une banlieue plus
riche.
7) Peut-on mélanger argot et verlan?
Beaucoup de mots en verlan sont «fabriqués» à partir de mots d'argot:
Argot et verlan se mélangent très bien et forment en fait un tout, une
langue à part entière, la langue des banlieues, qui sera le sujet
d'une prochaine lecture en liaison avec la culture de banlieue,
phénomène multiculturel et multiracial dont la France n'a conscience que
depuis environ une dizaine d'années, (voir le mouvement touche pas à
mon pote, 1985-1986). Nous verrons aussi combien cette nouvelle
culture est influencée par l'identification à la culture du gettho noir
américain et par le hip-hop.
Bibliographie
1) Quelle est la différence entre l'argot et le verlan?
il se la pète un max (he's showin' off).
ex: sicmu = musique (siquemu).
a) simple inversion:
Notez qu' une voyelle originale est souvent transformée pour "sonner
mieux" ou par facilité de prononciation:
branché > chébran
pourris > ripoux
tomber > béton
mec > keumé ( mec = kem + é = keumé)
soeur > reusda, reusdé ( soeur = reus + da ou dé = reusda,
reusdé)
mec = keume -e = keum
père = reupè - è = reup
sac = kas > keus
Peut être que le mot kas serait trop reconnaissable sans le nouvel
encodage keus. Notez aussi qu'un mot "verlanisé" peut subir les
trois règles a), b) et c) citées plus haut:
ex: en loussdé (discreetly, quietly) = en douce > 1)en
oussde > 2)en oussdé > 3)en loussdé >4) en lous.
Il y a ici: i) inversion; ii) changement de son final; iii) rajout d'une
consonne; et iv) suppression de la voyelle finale
ex: arabe = beara = beur > beure > reube > reub
La prononciation beur était utlisée dans les années 80. Aujourd'hui
on dit plutôt reub ou reube. Tous ces mots n'ont pas de
valeur péjorative.
ex: comme ça = kommak ou kommas ou
sakome
ex: keuf vient de flic qui est argotique (équivalent à
copper, pig).
Notez que keuf tend maintenant à être reverlanisé en feuk,
référence à l'anglais fuck.