We are going to begin our study of the nineteenth-century French novel by
reading a short story.
Read it carefully, making notes on the following questions:
- what are the main themes of the story?
- who is narrating the story?
C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme
par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait
pas de dot, pas d'espérances, aucun moyen d'être connue,
comprise, aimée, épousée par un homme riche et
distingué; et elle se laissa marier avec un petit commis du
ministère de l'Instruction publique.
Elle fut simple, ne pouvant être parée, mais malheureuse
comme une déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni
de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant
de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct
d'élégance, leur souplesse d'esprit sont leur seule
hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus
grandes dames.
Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les
délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la
pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure
des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses,
dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas
aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des
regrets désolés et des rêves éperdus. Elle
songeait aux antichambres nettes, capitonnées avec des tentures
orientales, éclairées par de hautes torchères de
bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les
larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère.
Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles
fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets
parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les
plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les
femmes envient et désirent l'attention.
Quand elle
s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une nappe
de trois jours, en face de son mari qui découvrait la
soupière en déclarant d'un air enchanté: «Ah! le
bon pot-au-feu! je ne sais rien de meilleur que cela, elle songeait aux
dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant
les murailles de personnages anciens et d'oiseaux étranges au
milieu d'une forêt de féerie; elle songeait aux plats exquis
servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées
et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la
chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.
Elle
n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela;
elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré
plaire, être enviée, être séduisante et
recherchée.
Elle avait une amie riche, une camarade de
couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en
revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de
regret, de désespoir et de détresse.
Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux et tenant à la main
une large enveloppe.
-Tiens, dit-il, voici quelque chose pour
toi.
Elle déchira vivement le papier et en tira une carte
qui portait ces mots:
"Le ministre de l'Instruction publique
et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur
de venir passer la soirée à l'hôtel du
ministère, le lundi 18 janvier."
Au lieu d'être
ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit
l'invitation sur la table, murmurant:
- Que veux-tu que je fasse
de cela?
- Mais, ma chérie, je pensais que tu serais
contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai
eu une peine infinie à l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est
très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux
employés. Tu verras là tout le monde officiel.
Elle
le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec
impatience:
- Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller
là?
Il n'y avait pas songé; il balbutia:
-
Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble
très bien, à moi...
Il se tut, stupéfait,
éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes
descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche; il
bégaya:
- Qu'as-tu? qu'as-tu?
Mais, par un effort
violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d'une
voix calme en essuyant ses joues humides:
- Rien. Seulement je
n'ai pas de toilette et par conséquent, je ne peux aller à
cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la
femme sera mieux nippée que moi.
Il était
désolé. Il reprit:
- Voyons, Mathilde. Combien cela
coûterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore
en d'autres occasions, quelque chose de très simple?
Elle
réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes
et songeant aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans
s'attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du
commis économe.
Enfin, elle répondit en
hésitant:
- Je ne sais pas au juste, mais il me semble
qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver.
ll avait un peu
pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un
fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans
la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des
alouettes, par là, le dimanche.
Il dit cependant:
- Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une
belle robe.
Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste,
inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant.
Son mari lui dit un soir:
- Qu'as-tu? Voyons, tu es toute
drôle depuis trois jours.
Et elle répondit:
- Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à
mettre sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque
mieux ne pas aller à cette soirée.
Il reprit:
- Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette
saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
Elle n'était point convaincue.
- Non... il n'y a
rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu de femmes
riches.
Mais son mari s'écria:
- Que tu es
bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire
cela.
Elle poussa un cri de joie.
- C'est vrai. Je n'y
avais point pensé.
Le lendemain, elle se rendit chez son
amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire
à glace, prit un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit
à Mme Loisel:
- Choisis, ma chère.
Elle
vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix
vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait
les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider
à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
- Tu n'as plus rien d'autre?
- Mais si. Cherche. Je ne sais
pas ce qui peut te plaire.
Tout à coup elle
découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe
rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un
désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant.
Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante. et demeura en
extase devant elle-même.
Puis, elle demanda,
hésitante, pleine d'angoisse:
- Peux-tu me prêter
cela, rien que cela?
- Mais oui, certainement.
Elle
sauta au cou de son amie, l'embrassa avee emportement, puis s'enfuit avec
son trésor.
Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle
était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse,
souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient
son nom, cherchaient à être présentés. Tous les
attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la
remarqua.
Elle dansait avec ivresse, avec emportement,
grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le
triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans
une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces
admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette
victoire si complète et si douce au coeur des femmes.
Elle
partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans
un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes
s'amusaient beaucoup.
Il lui jeta sur les épaules les
vêtements qu'il avait apportés pour la sortie, modestes
vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec
l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes
qui s'enveloppaient de riches fourrures.
Loisel la retenait:
- Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un
fiacre.
Mais elle ne l'écoutait point et descendait
rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne
trouvèrent pas de voiture; et ils se mirent à chercher,
criant après les cochers qu'ils voyaient passer de loin.
Ils descendaient vers la Seine, désespérés,
grelottants. Enfin, ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux
coupés noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue,
comme s'ils eussent été honteux de leur misère
pendant le jour.
Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des
Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C'était
fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait être au
Ministère à dix heures.
Elle ôta les
vêtenoents dont elle s'était enveloppé les
épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa
gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa
rivière autour du cou!
Son mari, à moitié
dévêtu déjà, demanda:
- Qu'est-ce que
tu as?
Elle se tourna vers lui, affolée:
-
J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de Mme Forestier.
Il se dressa, éperdu:
- Quoi!... comment!... Ce n'est pas
possible!
Et ils cherchèrent dans les plis de la robe,
dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la
trouvèrent point.
Il demandait:
- Tu es
sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?
- Oui, je
l'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
- Mais
si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendue tomber. Elle
doit être dans le fiacre.
- Oui. C'est probable. As-tu pris le
numéro?
- Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé?
- Non.
Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se
rhabilla.
- Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous
avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.
Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour
se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé.
Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour
faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures,
partout enfin où un soupçon d'espoir le poussait.
Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement
devant cet affreux désastre.
Loisel revint le soir, avec
la figure creusée, pâlie; il n'avait rien
découvert.
- Il faut, dit-il, écrire à ton
amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la
fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.
Elle écrivit sous sa dictée.
Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
- Il faut aviser
à remplacer ce bijou.
Ils prirent, le lendemain, la
boîte qui l'avait renfermé, et se rendirent chez le
joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres:
- Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai
dû seulement fournir l'écrin.
Alors ils
allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille
à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin
et d'angoisse.
Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais
Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable
à celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le
leur laisserait à trente-six mille.
Ils prièrent
donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent
condition qu'on le reprendrait pour trente-quatre mille francs, si le
premier était retrouvé avant la fin de février.
Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait
laissés son père. Il emprunterait le reste.
Il
emprunta, demandant mille francs à I'un, cinq cents à
l'autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets,
prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes
les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence,
risqua sa signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur,
et, épouvanté par les angoisses de l'avenir, par la noire
misère qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes
les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla
chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du
marchand trente-six mille francs.
Quand Mme Loisel reporta la
parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, d'un air
froissé:
- Tu aurais dû me la rendre plus tôt,
car je pouvais en avoir besoin.
Elle n'ouvrit pas l'écrin,
ce que redoutait son amie. Si elle s'était aperçue de la
substitution, qu'auraitelle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne
l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?
Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son
parti, d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait
payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on
changea de logement; on loua sous les toits une mansarde.
Elle
connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la
cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde;
elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et,
vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez
l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant,
injuriée, défendant sou à sou son misérable
argent.
Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler
d'autres, obtenir du temps.
Le mari travaillait, le soir,
à mettre au net les comptes d'un commercant, et la nuit, souvent,
il faisait de la copie à cinq sous la page.
Et cette vie
dura dix ans.
Au bout de dix ans, ils avaient tout
restitué, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation des
intérêts superposés.
Mme Loisel semblait
vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et
rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de
travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau
les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle
s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à
cette soirée d'autrefois, à ce bal où elle avait
été si belle et si fêtée.
Que
serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui
sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il
faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver!
Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux
Champs-Elysées pour se délasser des besognes de la semaine,
elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant.
C'était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours
séduisante.
Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle
lui parler? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui
dirait tout. Pourquoi pas?
Elle s'approcha.
- Bonjour,
Jeanne.
L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant
d'être appelée ainsi familièrement par cette
bourgeoise.
Elle balbutia:
- Mais... madame!... Je ne
sais... Vous devez vous tromper.
- Non. Je suis Mathilde Loisel.
Son amie poussa un cri.
- Oh!... ma pauvre Mathilde,
comme tu es changée!...
- Oui, j'ai eu des jours bien
durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien des misères... et cela
à cause de toi!...
- De moi . . . Comment ça?
- Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as
prêtée pour aller à la fête du
Ministère.
- Oui. Eh bien?
- Eh bien, je l'ai
perdue.
- Comment! puisque tu me l'as rapportée.
- Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix
ans que nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas
aisé pour nous, qui n'avions rien... Enfin c'est fini, et je suis
rudement contente.
Mme Forestier s'était
arrêtée.
- Tu dis que tu as acheté une
rivière de diamants pour remplacer la mienne?
- Oui. Tu ne
t'en étais pas aperçue, hein! Elles étaient bien
pareilles.
Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et
naïve.
Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux
mains.
- Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était
fausse. Elle valait au plus cinq cents francs!...